Démarche
Mon travail est fondé sur la contradiction. Il vise à rapprocher ce qui est distant ou paraît s'éloigner.
Ainsi, le sujet n'est pas spécialement une grue, un balcon, une plaque d'égouts : c'est la modernité déjà usée de l'architecture industrielle, un mur impalpable, un objet renversé qui passe de l'horizontale à la verticale, etc.
Le choix de la sérigraphie s'est imposé en partie pour cette raison. Elle me sert d'instrument pour interpréter une image analogique dans le style sec et durci du graphisme.
Là où il y avait une multiplicité de nuances, des modelés, des dégradés, il y a trois ou quatre couleurs, des aplats, des lignes, des surfaces décalées les unes par rapport aux autres.
C'est la difficulté à traduire un système de représentation dans un autre, opposé, qui constitue le principal intérêt de ce travail à mon point de vue.
Technique
Tout ccommence par une série de prises de vue sur des sujets choisis. Les photos intéressantes sont travaillées à l'ordinateur. Une fois l'image construite, un support est commandé. Celui-ci consiste en une tôle d'aluminium légère, fabriquée en dix exemplaires, dans la taille définitive. Parallèlement, des films sont tirés d'après l'image originale. Il y a autant de films que de couleurs (de une à quatre en général). Ils servent à insoler des écrans de soie préalablement vernis, de manière à distinguer les zones où l'encre doit passer et celles où elle ne doit pas passer pour reporter fidèlement l'image du film sur le support.
Les couleurs sont préparées, obtenues par mélange, versées sur les écrans de soie, poussées manuellement avec une racle, de sorte que l'encre se dépose, à travers la trame, sur le support d'aluminium. Elles sont imprimées successivement, chacune sur son écran, après séchage de la couche précédente.
L'intérêt de cette technique tient à la beauté des aplats, mais aussi aux contraintes qu'elle impose et qui sont assez nombreuses.
Passer d'une image de type analogique à une image dépourvue de modelé ou de dégradé est contraignant. N'utiliser qu'un très petit nombre de couleurs sans appauvrir l'image n'est pas non plus très aisé. D'autre part, en changeant de support lors des différentes étapes (écran de l'ordinateur, tirage de la maquette papier au format définitif, encre de sérigraphie fraîche ou altérée après séchage), l'image se transforme. Les couleurs se modifient. Jusqu'au dernier instant, celui du passage de la dernière couleur, la réalité du tableau demeure incertaine. Le travail se fait en aveugle, nécessitant de fixer parfaitement, dans son esprit, les couleurs prévues pour les trouver finalement appliquées comme on les voulait.
C'est là une ressemblance avec le tirage des photos argentiques, dont la naissance dans le bain de développement procure cette sensation quasi magique dont on ne se lasse pas, quand on voit l'image paraître.
Style
Le pinceau entraîne l'émotion. Le spectateur a tout de suite l'impression d'entrer dans l'univers de l'artiste, avant même de savoir si le tableau lui plaît ou non. En ce sens, on peut dire que la peinture est un art empathique.
Il y a donc une sorte de contradiction à recourir à la sérigraphie pour peindre. Ce choix passe implicitement pour un refus de la touche, c'est-à-dire un refus de la tradition, de l'émotion, du contact. En outre, il rappelle le style des publicitaires et des décorateurs, qui assujetissent l'image aux conditions de la reproductibilité technique.
En ce qui me concerne, la priorité est donnée à la couleur. L'éclat des encres, la puissance des aplats ont une telle intensité en sérigraphie qu'ils plongent d'emblée le spectateur dans l'abîme de la couleur, comme s'il s'agissait d'un monde en soi.
La couleur joue avec le motif, comme la vibration des notes sur la portée de la feuille de musique. Elle le pénètre, l'habille, le déborde. Jamais elle ne s'identifie à lui, selon la perception commune que nous avons des objets qui nous environnent.
Ainsi, au lieu de passer par la main, l'émotion passe par l'intellect, pour traduire ce genre de sensations abstraites qu'on éprouve en regardant la mer, les nuages, le feu ou les plantes couchées par le vent.
Support
Sauf exception, le support est une tôle d'aluminium pliée en forme de caisson. D'une profondeur de 2 centimètres, il ressemble aux toiles des peintures de chevalet dont il s'inspire. Les bords de la tôle d'aluminium sont pliés sur les quatre côtés, avec un retour supplémentaire sur deux des côtés, où un trou a été prévu pour l'accrochage. Très léger, le tableau peut ainsi être facilement suspendu à une pointe ou à une vis.
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Toutes les images sont © Sylvain Bouyer |